- Hum jeune homme...
- ...
- Vous savez, ça serait bien que vous nous disiez comment ça s'est vraiment passé, maintenant. Cela pourrait nous aider à mieux comprendre son état.
Ismaël releva lentement, très lentement la tête, comme si tout le poids du monde lui était tombé sur les épaules en une nuit, comme si se souvenir était aussi douloureux. Il tourna la tête à l'opposé de ce visage qui attendait avidement son récit comme un enfant espère l'histoire que ses parents lui raconteront avant de s'endormir. Il fixa un point loin devant lui et cracha les mots comme pour bien signifier l'effort qu'il fournissait à faire ressortir ce souvenir de sa mémoire. Il lui dit alors sa course affolée après la disparition -il passa sur la vulnérabilité la plus extrême parce que ce médecin n'y comprendrait rien- il lui raconta les cris -il passa sur le fait que c'était les siens et qu'il s'en était arraché les cordes vocales à l'appeler- il dit la chute sur le sable -il passa sur l'impossibilité, la paralysie, la torture- il raconta les corps immobiles contre les vagues puissantes – il passa sur l'explosion, sur l'artifice parce que ça lui appartenait, ce pieux dans son c½ur- il dit la valse lente et tortueuse –il passa sur les étoiles et l'âme en perdition- puis il se tut.
Cela parut des heures au pied qui tapotait d'impatience sur le carrelage froid. Pour Ismaël c'était la halte qui le sauvait mais peut-être bien celle qui le mènerait aussi à sa propre perte. Il reprit d'une voix rauque comme s'il n'avait pas prononcé une parole depuis une décennie.
- J'ai perdu connaissance, je ne sais pas ce qu'il s'est passé ensuite, tout ce que je sais...
- ...Vous vous rendez compte tout de même de l'invraisemblance de ce que vous me dites ?
Il ignora son interruption et continua en enfonçant cette fois son regard dans celui de son interlocuteur. Le docteur, ce pantin factice, eut un frisson. Il crut pendant un instant y voir l'océan éclater. Il battit des paupières plusieurs fois, décontenancé, mais à présent la détresse et la rage clairsemaient ses pupilles. Entre les deux, qu'est ce qui était préférable ? Il n'en était plus si sûr.
- Tout ce que je sais c'est qu'à mon réveil, le soleil se levait sur une mer absolument calme, d'une tranquillité effrayante, d'un détachement parfaitement abject. Il n'y avait rien, personne, plus aucun son, plus aucun mouvement à part celui des ondes hypocrites de l'eau. J'ai tourné sur la plage comme un fauve en cage, mais aucune trace d'Art', je pensais que le corps aurait au moins été rejeté sur la rive si... Si... J'essayais toutefois d'espérer encore qu'elle se trouvait derrière un quelconque rocher noir, à dormir un peu en m'attendant. Je sais c'est absurde mais l'absurdité est réconfortante vous savez ?
Ce dernier pensait surtout que c'était cette histoire qui était absurde et qu'il avait sûrement affaire à un déséquilibré de plus. Cette fille aurait dû mourir noyée, voilà tout. A la place, le voilà avec un corps inutile sur les bras et un lit occupé de plus. Sans compter ce blondinet qui souffrait sans aucun doute de troubles psychiques dus au choc de l'accident. L'étage psychiatrique d'ailleurs ne désemplissait pas non plus, heureusement pour lui, il n'y travaillait pas.
- Non bien sûr vous ne savez pas... Qu'importe, c'est à ce moment-là que je l'ai vu. Je n'y croyais pas mes yeux mais elle était là. Son corps était posé là, tout là haut, sur le prolongement d'une falaise étroite et plutôt escarpée. Juste au bout, comme si une main géante l'y avait déposée. Je suis parvenu à l'atteindre, non sans égratignures comme vous le savez. J'ai touché son corps insensible et froid mais intact. Comment les vagues l'avaient propulsé si haut sans heurts ? Personne ne le saura, mais il y a des choses qu'on ne pourra jamais expliquer, vous savez. Elles arrivent et c'est comme ça. Alors, j'ai transporté son corps vers la terre, je l'ai secoué, appelé mais elle gardait les yeux clos, intolérablement clos. Sa poitrine n'émettait aucun mouvement, alors je me suis dépêché de faire un massage cardiaque et lui insuffler de l'air par le bouche à bouche. Ce que l'on peut être naïf dans de tels moments, n'est ce pas docteur ? Pourtant j'ai persévéré pendant près d'une demi heure, à bout de force, les yeux brouillés par mes larmes, j'ai finalement abandonné et me suis effondré sur elle. C'est à cet instant que sa poitrine s'est soulevée, délicatement, sans secousse comme si c'était la chose la plus naturelle au monde -de revenir à la vie. Cependant elle n'avait toujours pas repris conscience alors je l'ai prise dans mes bras et je l'ai amené ici. La suite... vous la connaissez.
Ismaël n'attendit même pas un quelconque assentiment, et encore moins un remerciement compatissant , qu'il se levait déjà sans un regard de plus et disparaissait par la porte en face de lui qu'il rejeta violemment derrière lui. Mais dans cet espace blanc, cotonneux et intouchable, rien ne claquait. Non, Ismaël, les portes ne claquent pas dans les hôpitaux, elles se referment juste sur ce qu'on ne veut pas voir.


